Hellblade : Senua’s sacrifice, une plongée dans les méandres de l’esprit

Dès sa sortie le 8 août 2017,  Hellblade avait su susciter un réel engouement en proposant un jeu sortant des sentiers battus. En effet, Ninja Theory ne s’est pas contenté de nous offrir une expérience vidéoludique, il s’agit plutôt de la synthèse d’une recherche approfondie sur un sujet fort peu étudié dans le jeu vidéo : la maladie mentale.

Je ne crois pas trop m’avancer en affirmant que lors de la présentation du jeu, nous n’avions pas tous compris quels seraient les vrais enjeux de ce nouveau titre. L’univers nébuleux dans lequel évoluait son héroïne, Senua, resonnait bien dans nos esprits habitué de joueur. De prime abord, l’univers proposé par HellBlade s’inspirait de la mythologie nordiques avec quelques accents celtes; terrain relativement peu usité dans le monde du jeu vidéo à l’époque.

Plus le trailer nous dévoilait des informations sur le jeu et moins la clarté du message nous apparaissait. Il était question d’une incroyable ambiance, pesante qui englobait un discours de plus en plus opaque et dépourvu de sens global. Mais ne faites pas dire ce que je n’ai pas dis, la cohérence demeurait : l’omniprésence des voix. Un fil rouge qui n’avait de cesse de nous embrouiller et nous troubler.

Avertissements 

Avant d’entrer véritablement dans la présentation et l’analyse de ce jeu, je tiens à signaler qu’il s’agit d’un dossier, il va donc contenir des spoilers. Si vous n’avez pas fait le jeu, je vous déconseille vivement de lire ce qui suit.

Senua

La conception d’un voyage intérieur 

Il est de coutume de parler de l’histoire d’un jeu lorsque l’on débute son analyse. Et il s’agit souvent d’un exercice relativement simple, l’unique difficulté résultant souvent de la façon dont on va pouvoir en parler sans trop en dire. Mais aujourd’hui, avec cet article, je me permets cette folie de ne pas me restreindre et sans doute, Hellblade, sera le seul titre pour lequel je le ferais.

Je me le permet en raison de plusieurs considérations, mais la première de toute : Senua’s sacrifice ne peut être compris et appréhendé sans entrer dans les détails de son histoire. Ninja Theory à vraiment beaucoup travaillé sur ce projet et nous a offert un rendu si exceptionnel qu’il me paraît juste de leur rendre la pareille. En effet, pour comprendre la génèse de ce jeu, il est important de prendre en compte de l’ardent désir de réalisme qui a poussé ces développeurs.

En raison du caractère sensible des sujets abordés dans ce jeu, j’ai décidé de regarder le très bel et intéressant documentaire portant sur l’élaboration du titre. D’une certaine manière, je crois que tous ceux ayant joué à HellBlade devraient jeter un œil à ce film qui explique avec force de détail les intentions et les moyens mis en place afin de rendre compte d’un sujet de société encore tabou : les maladies mentales.

Senua

Ce parti pris n’est clairement pas anecdotique, il ne s’agit pas uniquement d’en faire un trait de caractère pour l’héroïne, c’est l’ensemble même de l’expérience qui est vu au travers de ce prisme. Comme précédemment dit dans l’introduction, les voix qui parasite l’environnement du joueur et l’existence de Senua sont autant d’ajouts contextuels que de mécaniques. Mais sans doute l’aspect le plus significatif est la manière dont tout l’univers intérieur de l’héroïne prend forme et s’harmonise.

Si je devais simplement résumer l’histoire, en vérité, je ne saurais pas par où commencer. Dans d’autres situations, un pareil aveux serait signe d’un mauvais travail de scénario. Or, ici, il y a tant à dire, tant de choses importantes, tant de parallèles…l’esprit de Senua n’est pas embrumé, il surtout particulièrement prolifique.

Genèse d’une héroïne tragique 

Pour comprendre ce jeu, il faut comprendre son héroïne et par là même, connaître son histoire.

Senua nous est d’abord présentée comme une jeune femme voguant sur un radeau de fortune faisant cap sur une cote désolée et pourrissante. Dès les première secondes du jeu, les voix sont là. Ce sont des voix de femmes, on ignore s’il s’agit de celle de notre héroïne ou si elles sont le fruit de son imagination. Dans tous les cas, on ressent pour la première fois l’intense oppression qu’elles exercent sur notre héroïne. A ce sujet, il est important de jouer à ce jeu avec un casque car cette sensation d’urgence et d’asphyxie, est d’autant plus notable lorsque l’on s’isole des sons extérieurs.

A l’instant où Senua pose le pied sur la terre ferme, le joueur comprends petit à petit que son aventure va être rythmée au son de ces invectives incessantes. Aucun mot positifs ne ressort de ces paroles, toutes portent le sceau de la malveillance mais n’en prenne pas toujours pleinement forme. Malgré cette constante présence, l’héroïne semble perdue dans une solitude qui va jusque se marquer dans son regard. Elle semble hébétée même si parfaitement consciente de se trouver en terrain hostile. Sa quête est si importante, si urgente pour son salut, qu’elle n’a pas même peur de mourir, seulement d’échouer.

Quelle est cette quête ? Retrouver l’âme de l’être aimé.

Senua et son amour

Il est difficile de ne pas faire le rapprochement avec le mythe d’Orphée. Après la mort de sa dulcinée, Eurydice, celui-ci décide de traverser les enfers afin de la ramener dans le monde des vivants. Une épopée, qui comme on le sait, connaît un triste dénouement car il échoue à ne pas transgresser l’unique règle lui garantissant la réussite : ne pas se retourner pour la regarder.

Pour Senua, ce ne sont pas les enfers des tragédies grecques mais ceux des nordiques : Helheim.

Le choix de cet endroit est assez intéressant au regard des origines de Senua. En effet, celle-ci nous est belle et bien présentée comme une guerrière mais elle n’est pourtant pas issue de la communauté viking. C’est une celte, une picte. Ce voyage au cœur des ténèbres est autant celui du deuil qu’une odyssée dans les mythes du peuple brutal et conquérant nordique. Très rapidement, Senua rencontre, Druth; celui qui sera le narrateur et l’unique allié de la jeune femme durant son épopée. Celui-ci n’aura de cesse de lui conter toutes les légendes nordiques entourant les lieux, les dieux et apportant par là même une dose de réel alors même que son existence ne peut être parfaitement démontrée. Il apparaît alors comme Virgil, guidant Dante à travers les enfers.

Lorsque les racines du mal se dévoilent

Hellblade n’est pas pour autant uniquement un jeu narratif. Evidement, que pour véritablement expérimenter ce jeu, il est important de prendre le temps d’observer et d’écouter chacune des paroles que prononcent les différents protagonistes. Toutes ces interventions extérieures se doivent aussi d’être comprises au travers des mécaniques que nous propose le jeu.

En effet, de façon relativement paradoxal, le joueur ne remet pas en cause ce qu’il expérimente. Jamais, je me suis demandée si toutes les épreuves que traversaient Senua avaient une quelconque réalité tangible. Et pourtant, il est constamment demandé de jouer avec l’environnement, soit en devant déceler des symboles dans les décors ou en traversant des portails altérant le paysage. Pour celui qui incarne Senua, rien de tout cela n’est dépourvu de sens. Nous retrouvons ce sentiment grâce à au travail des développeurs, qui sont allés cherchés des témoignages auprès de personne souffrant de troubles psychiques.

Le joueur se voit alors composer avec les visions et les bribes de souvenirs de Senua, c’est cet virtuosité qui fait toute la force de ce jeu.

Dichotomie

Lorsque l’on cesse d’effleurer la surface et entrons véritablement dans l’histoire personnelle de Senua, nous comprenons que sa mère avant elle a été victime de ces voix et de cette psychose. Et à cause de cela, Zynbel, son père, l’a fait brulé. Les dieux ne sont pas coupables de ses tourments, ils ne sont que de lâches observateurs. Ce sont les hommes les seuls coupables. Ceux-là même qui ont fuit et condamné sa mère…et on agit de la même manière envers elle. C’est ce travail intérieur qui la déchire depuis tant d’années, bien avant la mort de son amant. La folie qu’on lui impute n’est en vérité que celle qu’ils transposent sur elle. Et le premier d’entre eux est sans nul doute cet infame paternel. Nous ignorons combien d’années celui-ci l’a tenu enfermé, mais c’est de cet isolement forcé que sont nées ses psychoses. Peut-être avait-elle déjà des prédispositions génétiques, mais cette voix infernale, Senua l’a tellement intériorisé qu’elle est devenue une partie de son identité.

Les monstres et la pourriture, les ténèbres et les malédictions, sont finalement que des délires initiés par un père dépourvu de cœur.

Réalité et combats chimériques 

Il est difficile de parler de ce jeu où l’idée même de lutte est omniprésente, sans justement parler, des différents combats que Senua se doit d’entreprendre.

Tout au long de son périple, notre héroïne se doit d’affronter des monstres fantomatiques dont l’existence peut souvent s’avérer compliqué à déterminer. Evidemment, en raison de sa quête, de son désir de retrouver l’âme de Dillion, elle se doit d’accomplir des épreuves. Elles sont de différents types mais chacune répond à une logique plus grande. A l’instar des cercles des enfers décrit par Dante dans sa Divine Comédie, Helheim possède des portes et celles-ci sont gardées par des démons aux multiples facettes. En tant que joueur vétéran, ce genre de système n’est guère innovant, nous connaissons tous ces phases de boss, mais ici ces combats prennent une toute autre forme.

L’un des premiers points marquants est le fait que nous avons constamment la peur de mourir. Bien entendu, il n’est jamais bien agréable de succomber au cours d’un affrontement, mais Ninja Theory a voulu amplifier l’investissement émotionnel du joueur en mettant en place un système de permadeath à retardement. En effet, dès le lancement du jeu, celui-ci nous prévient expressément que si le joueur meurs trop souvent, alors la sauvegarde sa partie sera perdue. Très honnêtement, je ne sais pas si cela est vrai ou simplement une pression fictive que les développeurs ont souhaité mettre en place. Dans tous les cas, cette menace permanente rend chaque affrontement déterminant. C’est ainsi que petit à petit, on oublie que nous sommes dans un jeu, ce n’est pas la vie de Senua qui est entre nos mains, c’est la notre. L’investissement émotionnel est à la hauteur du défi. Plus nous avançons, plus on en apprends sur la passé de l’héroïne et plus ils nous devient urgent de la libérer de toutes ces néfastes emprises.

Un second point peut-être par ailleurs souligné et cela suit cette logique très immersive et émotionnel du jeu. Les différents ennemis que Senua croise lors de son exploration des vallées infernales de Helheim sont tous issus de la mythologie nordique. Néanmoins, s’arrêter à ce simple aspect semble peu satisfaisant.

Représentations allégoriques et multiples de la violence

Grâce au concours de Druth et ses paroles, nous connaissons chacun de leur nom et leurs implications dans ce folklore.

Valravn

Ainsi apprenons-nous l’identité de Valravn, le corbeau mythique, roi de l’illusion. Rapide et sombre, cet ennemi peut-être assimilé à la peur qui anime, non pas Senua, mais tous ceux qui l’entourent. En effet, celui-ci se multiplie à loisir, frappe avec rapidité et trouve des disciples sans difficulté. C’est le premier ennemi puissant que l’on affronte mais c’est aussi celui qui forge le chemin de Senua. Les portails déformant la réalité, faisant émerger d’autres vérités, portent sa marque. Par ailleurs, même vaincu, ces laquais continuent d’affluer et parasiter la quête de notre héroïne.

Surt

De pareilles considérations peuvent être rapportées auprès de Surt, le géant de feu. Celui-ci est probablement l’ennemi le moins subtile de l’aventure. Il n’est pas compliqué de l’assimiler à la violence barbare qui émerge derrière une volonté purificatrice. Outre sa stature purement nordique, ce dernier est craint pour son feu et est considéré comme le géant qui lors du Ragnarök condamnera les dieux. Ici, celui-ci est à l’origine des incendies de villages et de bûchers, il est gardien de la foi et la probité du peuple nordique. Dans une majorité des civilisations, le feu apparaît comme l’unique moyen de purifier les hommes de leurs démons.

Fenrir

En ce qui concerne Fenrir, les interprétations sont un peu plus floues. Il peut tout à fait être associé à la peur, notamment à cause de la manière dont il surgit dans l’aventure. En effet, celui-ci demeure constamment dans l’ombre et fuit la lumière. Néanmoins, c’est le seul dont on entend distinctement la voix et cette voix n’est autre que celle de Zynbel. Il n’est pas anodin que ce chien décharné et éternellement affamé ait la voix du père de Senua. Ce simple détail, nous permet de mieux le situer dans cet environnement allégorique. Il s’agit sans nul doute de la folie, mais une fois encore, ce ne sont pas les psychoses de Senua mais celles de son paternel qui souhaitent la dévorer toute entière.

Hela

Quant à Hela, la déesse des morts, elle est relativement facile à recontextualiser. En effet, apparaît a deux reprises au cours de la quête de Senua. La première rencontre est probablement la plus déterminante pour comprendre son caractère. Lors de ce premier affrontement, Senua vient tout juste de triompher de Valravn et Surt, elle n’est encore qu’aux balbutiements de ses conquêtes mentales. Elle est encore faible, incapable de faire face à Hela, cette autre Elle. En cet instant, Senua n’a pas encore su affronter tous ces démons ni prit conscience de la nécessité de se pardonner. Et c’est aussi à ce moment précis que son épopée commence, où sa quête prend un nouveau sens

Hellblade Senua’s sacrifice : plus qu’un jeu, une expérience

Après avoir rédigé ce dossier, il me semble difficile de donner une conclusion à la hauteur de l’œuvre étudiée. Aussi m’était-il apparu impossible d’écrire un simple article sur ce jeu. Il y a probablement encore beaucoup de choses à dire et à décortiquer, néanmoins il m’apparaissait intéressant d’analyser et approfondir ces quelques points.

HellBlade Senua’s Sacrifice, possède bien plus les codes d’un récit introspectif que celui d’un jeu. Mais il sait tout à fait mettre à profit les différentes mécaniques de ce média pour raconter une histoire totalement inédite. Comprendre sa genèse et ses références sont, à mon sens, primordiale car il a beaucoup à offrir. J’ignore dans quelle mesure sa suite s’inscrira dans cette démarche, néanmoins connaissant Ninja Theory, je n’ai aucune appréhension.

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